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Manuel Fadat sur Le Chant des Sirènes, novembre 2013

Aline Biasutto, née à Lunéville en 1980, vit et travaille actuellement à Paris. Elle a obtenu
son DNSEP à l'Ecole supérieure des beaux-arts de Montpellier. Elle dit de son travail, qu'il
s'agisse de vidéo, de photographie, ou de dessins, médiums qu'elle fait d'ailleurs souvent
dialoguer, «qu'il questionne les politiques de l'image, leur potentiel de résistance à la
représentation et à l'interprétation qu'il est une recherche sur les limites du visible
».

Aline Biasutto s'intéresse à de multiples domaines, tels que les sciences humaines, la littérature,
la musique. Mais elle 'intéresse également à diverses problématiques, telles que les rapports
entre les individus, la politique, comprise dans un sens élargi, les grandes évolutions et grands
maux de notre temps, qu'elle aborde des points de vue philosophiques et artistiques. Pour elle,
tout est «poreux», tout fait lien, tout s'agence. Aussi, dans ses œuvres, elle crée des
«connections poétiques» entre les éléments, les médiums qu'elle emploie, l'ensemble de ses
intérêts et préoccupations, ses perceptions et sensation.

Comme le mentionne le texte que lui consacre Alexandra Delage, Aline Biasutto «croit que
l'imperceptible est le point de départ
». Elle puise en effet dans la réalité quotidienne l'origine
et la substance de ses œuvres, à partir d'évènements qui pourraient paraître insignifiants.
Elle «ponctionne, arrache des bribes qui se font a priori taiseuses lorsque vidées de leur
contexte
». L'artiste enregistre donc des moments de la réalité, de l'actualité, du monde sensible
qui l'entoure, et les transforme pour les rendre aux spectateurs, filtrés par sa vision, pour leur
faire partager une expérience, pour qu'ils puissent «percevoir» différemment ce réel. Mais
l'artiste est bien consciente de l'écart qu'il existe entre l'œuvre montrée et l'œuvre perçue.
C'est précisément ce qui l'intéresse. Elle réalise donc ses œuvres en pensant à cette relation
entre spectateur et œuvre. Pour elle l'image est un véhicule, mais aussi un miroir, qui parfois
peut être traversé, parfois non.

La vidéo Le chant des Sirènes, que l'artiste présente sous la forme d'une installation audio et
visuelle dans une pièce close pour que les spectateurs soient en état d’immersion, peut être
considérée comme la parfaite illustration de sa démarche.
L’œuvre débute par une citation extraite de La tempête, de Shakespeare: « Bruit de tempête,
mêlé de tonnerre et d'éclairs, à bord d'un navire luttant contre une mer déchainée
». Puis,
avec les premières images d'une mer, de nuit, houleuse, lente et puissante, commence le
quatrième mouvement de la troisième Symphonie de Gustav Malher, connu sous le nom de
Chant de Minuit (1) et dont les paroles reprennent le Chant de Zarathoustra de Nietzsche(2).

Qu'y voit-on? Des images animées, dessinées, s'enchaînent selon des rythmes différents.
Les images et les symboles défilent. Les vagues se transforment en une carte de la méditerranée,
des points de couleurs apparaissent, puis des femmes africaines, un bateau surchargé d'hommes
et de femmes dont on comprend rapidement qu'ils sont des candidats à l'immigration. Puis un
mouvement rapide incessant, les images se transforment, s'emballent, l'Afrique, le bateau,
la méditerranée, les tracés des trajectoires migratoires, les vagues, un homme noyé, les cartes,
puis une vénus apparaît, qui n'est autre que la Vénus d'Urbin de Titien. Aphrodite née de
l'écume, la beauté, l'amour, le désir qui laisse tomber ses fleurs. Surgissent des jeux graphiques
fleurs-femme, un visage d'homme souriant, heureux, puis la vénus, la mer, puis l'esquif,
l'homme souriant, puis la méditerranée et les tracés, la mer, les vagues, une constellation, des
points de couleur qui s'élèvent dans le ciel, évanescentes, les âmes? La mer se gonfle, puis
disparait dans les hauteurs.

Le film, qui se divise en deux parties, fait un parallèle entre le désir politique et le désir érotique
sur un fond tragique, celui des clandestins (les points de couleur correspondent aux statistiques
des clandestins morts noyés du UNHCR, et leur présence, comme des lucioles, constitue une
référence au texte de Didi-Hubermann Survivance des lucioles (3) et représente une matérialisation
de ces personnes souvent sans visage et sans nom) qui quittent leur famille, leur pays, avec tout
l'espoir d'une vie meilleure, et sur fond d'une Méditerranée, « entité gé'histoire est celle, « partagée »,
de l'ensemble des pays de son pourtour. Vient ensuite le désir entre un homme (l'homme souriant)
et une femme (vénus), dont l'histoire est porteuse de
beaucoup d'espoir aussi. Le chant de Zarathoustra, enfin, correspond à cet espoir d'une joie
qui survit malgré la douleur. Il faut dépasser, en effet, beaucoup de choses, nous dit l'artiste, il
faut beaucoup de force, pour quitter tout ce et tous ceux qu'on aime en espérant le meilleur et
en risquant la mort. Quant aux sirènes, la référence est claire.
Comme l'écrit Virginie Lauvergne dans un court texte: « Il y a quelque chose qui ne mène nulle
part. Et pourtant, un petit esquif se risque, porté par le charivari de la mer, à cette traversée,
dans cette méditerranée à la fois close sur elle-même et ouverte sur les profondeurs des temps,
des astres et des savoirs qui ont transformé ses tréfonds en limon pour la pensée, pour l'avenir
de l'homme.
»

Pour l'artiste, chaque image, chaque symbole, chaque note, chaque parole du chant, possède une
signification, tout comme la façon dont ces éléments ont été agencés, dans une narration très
précise, avec une adresse au spectateur, pour échanger avec lui. Mais l'œuvre ne s'y réduit pas
puisque le spectateur interprète l'œuvre aussi avec son propre imaginaire, sa propre sensibilité.

Manuel Fadat, novembre 2013, texte écrit à l'occasion de l'exposition Jean Jaurès, entre art et
littérature
, Château-Musée du Cayla, Andillac, juin-novembre 2014.

 

1. Interprétation dirigée par Pierre Boulez, et chantée par la mezzo-soprano Anne Sofie von Otter.

2. « Ô homme 
prends garde ! 
Que dit minuit profond ? 
J'ai dormi, j'ai dormi -, 
D'un rêve profond je me suis éveillé : — Le monde est profond, 
Et plus profond que ne pensait le jour. 
Profonde est sa douleur -, 
La joie — plus profonde que la peine. 
La douleur dit : Va-t-en!  
Mais toute joie veut l'éternité — 
— veut la profonde éternité !" » 

3. Georges Didi-Hubermann, Survivance des lucioles, Les Editions de Minuit, Paris, 2009.

4. Tarek Elhaik, à propos du Chant des Sirènes, commissaire indépendant et professeur assistant au département
cinéma à la San Francisco State University